L’apport de l’art-thérapie en oncologie - Michèle Fernandez-Henocque et Sophie Geider
- Histoire de
- 7 mars
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L’art-thérapie (Michèle Fernandez-Henocque)
L’homme depuis ses origines est un être de création : il crée l’outil, la poterie, l’artisanat, il invente le langage qui le conduira à la poésie et au théâtre, il s’adonne à la musique, à la danse, à la peinture. Son évolution est intimement liée à sa nature créative et l’utilisation de l’art à des fins thérapeutiques semble remonter à la nuit des temps.
Si l’on s’en réfère à la Bible, on apprend que la cithare de David apaisait les terreurs du roi Saul. Dans la Grèce antique on considérait les arts comme ayant un effet cathartique, thérapeutique et purificateur dans ce qu’ils viennent soulager les tensions en libérant sensations et émotions. Les récits mythologiques de leur côté révèlent la force et le pouvoir des arts : Ulysse et le chant des sirènes, Orphée et sa lyre... ou d’autres encore.
À partir de la Renaissance les écrits d’esthétique énoncent les pouvoirs curatifs de la peinture. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, certains médecins utilisent des médiations artistiques telles que la peinture ou la musique comme rempart au délire nous dit Foucault.
Au XXe siècle, des psychiatres et psychanalystes, tels que Melanie Klein, Donald Winnicott, ou encore Anna Freud, introduisent la médiation du dessin dans la psychanalyse d’enfants. « C’est le constat de l’impossibilité de travailler exclusivement à partir du registre verbal qui a motivé l’appel aux médiations artistiques, au sens de la thérapie analytique des enfants et des psychotiques »(Brun et coll., 2013, p. 11).
Si le surréalisme s’est intéressé aux activités de l’inconscient dans la créativité artistique et au rapport entre art et folie, on voit dans les années 1940 apparaître avec Dubuffet la notion d’art brut. En opposition à l’art culturel, l’art brut utilise des matériaux simples, de récupération par exemple. Indifférent au marché de l’art et du public l’auteur, le plus souvent aliéné, est son seul destinataire. Pour Dubuffet ce sera le seul art authentique face à l’art culturel dans le sens où la démarche créatrice, dans l’art brut, n’est pas conditionnée par l’appréciation d’un regard extérieur.
À la même époque les professionnels de la santé commencent à développer le concept d’art-thérapie et plusieurs programmes universitaires de formation professionnelle voient le jour. On commence alors à parler de musicothérapie, de danse-thérapie, de dramathérapie. On voit l’art-thérapie se développer en Grande-Bretagne, aux États-Unis, au Canada, en Italie ainsi qu’en France.
Qu’est-ce que l’art-thérapie ?
Art-thérapie s’écrit en deux mots. Le petit trait d’union qui se trouve entre ces deux termes nous amène à considérer très précisément ce lieu intermédiaire, cet espace transitionnel, cetteaire de repos, pour reprendre D.W. Winnicott (1975), cet espace des possibles entre art et thérapie comme une passerelle qui conduit sans cesse de l’un à l’autre. « Ce trait d’union entre art et thérapie est essentiel : il unit et tient à distance à la fois, signifie le vide, la place laissée au sujet pour pouvoir advenir sans trop de risques » (Bonnes-Perrot, 2012, p. 36). Nathalie Bonnes voit encore ce trait d’union comme un « espace de l’entre deux, du ni bon ni mauvais, du ni vrai ni faux, de l’entre père et mère, de l’entre vivant et mort, de l’entre deux opposés symboliques »(ibid., p. 35).
On trouve aujourd’hui plusieurs définitions au mot art-thérapie. Nous retiendrons ici celle de Jean-Pierre Royol (2009), docteur en psychologie et art-thérapeute : « L’art-thérapie est une méthode qui consiste à créer les conditions favorables à l’expression subjective et au dépassement des difficultés personnelles, par le biais d’une stimulation des capacités créatrices. »
Stimuler les capacités créatrices d’une personne, cela veut dire l’inviter à agir pour mettre en œuvre un processus de création. Dans le cadre d’une séance, l’individu pris dans sa globalité est placé en situation de créativité dans un climat de jeux, d’explorations, de découvertes. En parcourant les chemins de son imaginaire il est amené à s’interroger, à se recréer lui même dans un parcours symbolique en donnant forme à un objet. Il peut ainsi trouver l’occasion, dans le temps du vécu de l’expérience, de relire son histoire, de lui redonner du sens, de la réinscrire autrement et de la transformer dans le jeu relationnel et transférentiel qui se met en place avec l’art-thérapeute durant le travail. C’est en s’interrogeant, en s’adaptant à des situations induites par le jeu créatif que se développent les capacités du sujet à déposer et transformer quelque chose de lui. En prenant une certaine distance avec ses difficultés au travers de la production, il vient trouver ou retrouver en lui les ressources nécessaires pour créer ou recréer du désir à être, à advenir.
Les médias proposés pour réaliser « l’œuvre » sont variés. On peut faire appel à la musique, au théâtre, à la danse, aux arts plastiques, au collage, au modelage, aux marionnettes, au conte, etc.
Le choix du média et la conduite du travail proposés par l’art-thérapeute vont s’appuyer sur la singularité et les vulnérabilités de chacun, en tenant compte des difficultés rencontrées et des réponses mises en place par chacun.
En art-thérapie, il ne s’agit pas de s’occuper de l’apparence ou de la qualité de l’œuvre, mais de laisser surgir tranquillement ses images intérieures dans un élan de vie. L’objectif n’est donc pas la réalisation du « bel objet » à visée esthétique, ni l’apprentissage artistique ou technique. Il ne répond pas non plus aux besoins d’une activité occupationnelle. Le but recherché est le cœur de l’expérience même, où chacun est invité à trouver une expression de soi qui stimule son imaginaire, où il est conduit à développer ses potentialités, à s’abandonner, et se surprendre autrement. Ce qui nous intéresse là n’est donc pas le résultat mais ce qui se passe pour chacun dans la durée du processus artistique. Autrement dit, le chemin emprunté, parcouru dans le temps de création est le socle à partir duquel s’élabore le travail, l’objet produit étant considéré comme un véhicule.
Dans le travail le sujet est invité à verbaliser autant que possible ses émotions, son ressenti afin de pouvoir mettre des mots sur ce qu’il est en train de vivre. Cependant l’art-thérapie ne vient pas se substituer à une démarche psychothérapeutique ou analytique. Elle fera émerger au mieux une éventuelle demande de psychothérapie ou d’analyse.
À qui s’adresse l’art-thérapie ?
L’art-thérapie s’adresse à des personnes, enfants ou adultes, en souffrance dans leurs vies privée, professionnelles ou relationnelle, ayant besoin d’un accompagnement personnalisé. Les difficultés rencontrées peuvent être d’ordre physiologiques ou psychologiques, parfois les deux. Elles peuvent être passagères ou installées et concernent des pathologies légères ou plus lourdes. L’art-thérapie s’adresse également à des personnes qui souhaitent entreprendre un travail de développement personnel, dans une recherche d’évolution personnelle.
Elle se pratique dans des contextes variés : hôpitaux, hôpitaux psychiatriques, milieu carcéral, établissements scolaires, EHPAD, centres de réadaptation pour alcooliques ou toxicomanes, centres de délinquants, centres de rééducation, entreprises, en consultations privées.
Les séances peuvent être collectives ou individuelles selon les besoins.
Le but recherché n’étant ni esthétique ni technique, aucune compétence artistique particulière n’est requise pour participer à une séance.
Art-thérapie et applications thérapeutiques
L’art-thérapie peut être une réponse positivement forte face à certaines difficultés qui apparaissent avec la maladie : la douleur physique, la fatigabilité, le corps qui change, des peurs qui surgissent, des difficultés relationnelles qui s’installent, une baisse d’estime de soi, un manque de confiance en soi, en l’autre...
En art-thérapie, par la voix par exemple, je travaille essentiellement avec le corps. Pour nous, chanteurs, le corps est notre instrument. Il nous permet de prendre conscience de notre souffle, de notre posture, de percevoir les vibrations du son, d’explorer nos espaces de résonances, de nous mettre en lien avec nos ressentis, de lâcher prise en laissant venir nos émotions, de jouer avec notre voix.
Le travail d’explorations vocales nous conduit à nous rencontrer dans nos sensations, dans notre intimité et dans notre identité. En cela il est un outil puissant dans le travail physique, en ce qui concerne la respiration, le travail musculaire. Selon les neuroscientifiques, les effets de la musique et du chant sur l’activité cérébrale, neuronale ou hormonale, dans le déclenchement du plaisir – endorphines – ne seraient pas négligeables. Le travail vocal est également un outil très favorable à la prise de conscience corporelle dans la gestion du stress et des émotions. À cela s’ajoute le plaisir de faire des sons, de dire, de chanter, de jouer, de se sentir humain et vivant.
Pour certaines personnes l’approche art-thérapeutique par la voix n’étant, pour diverses raisons, pas forcement adaptée, je propose d’autres médias comme l’argile, le collage, les arts plastiques, l’écriture, la musique.
À quoi sert l’art-thérapie concrètement ?
Une des grandes forces de l’art-thérapie est de créer une situation qui permet de mettre à distance sa souffrance, en venant exprimer, projeter, déposer quelque chose de soi dans l’objet malléable (l’argile), palpable (le tableau, la sculpture, le dessin) ou dans l’objet insaisissable (la voix, la danse, le théâtre). La production en tant que représentation symbolique extérieure au sujet, lui donne l’occasion de détacher sa souffrance de son identité, de ce qu’il est en tant qu’être humain. Elle devient un support à ses blessures, différenciant le dedans du dehors, le soi et le non-soi et l’amène tranquillement à se rencontrer et se reconstruire autrement.
L’expérience créative conduit à donner une forme propre à cette souffrance, sans s’y réduire en tant que sujet. Jean-Pierre Klein, psychiatre et art-thérapeute, nous dit : « Ici, elle [l’art-thérapie] réintroduit de la spatialité, alors que la personne collait avec sa souffrance jusqu’à s’y résumer » (1997, p. 19).
Il est important de ne pas faire un amalgame entre nos douleurs et ce que l’on est, de ne pas se confondre avec ses douleurs et de faire la différence entre « avoir une maladie » et « être une maladie ». Symboliser cela, l’exprimer dans l’acte créatif me paraît essentiel dans la mise en route vers un mieux-être. La fonction créatrice, avec ce qu’elle porte en elle d’élan de vie, est un chemin possible de transformation de ses blessures en « ce » quelque chose qui les dépasse ; un peu comme une métamorphose vers une expérience plus satisfaisante. Elle peut être comprise ici dans sa fonction sublimatoire. Créer n’est-ce pas transcender nos limites pour s’orienter dans la recherche de nouvelles solutions ? Le surgissement de ce qui était enfoui, puis transformé, ne vient-il pas alléger le poids de certaines souffrances ?
En cela l’art-thérapie a des effets notoires sur l’estime de soi, la confiance en soi, l’amour de soi, la relation à l’autre, la capacité à communiquer, à prendre du recul, à mieux gérer ses émotions et son stress voire ses angoisses, à retrouver du désir à faire, à dire, à être, à se projeter à nouveau.
Des séances d’art-thérapie menées dans différents services de cancérologie et d’hématologie montrent leurs effets positifs (hôpital Bretonneau de Tours, hôpital de la Salpetrière Charles Foix à Paris).
Des études récentes engagées entre 2011 et 2014 par Bénédicte Etienne-Masroïanni (pneumo-oncologue) et Louise Natoli, (art-thérapeute), pour le Réseau régional de cancérologie sur l’art-thérapie dans un service de pneumologie à l’hôpital Louis Pradel de Lyon, constatent une nette amélioration de la qualité de vie des patients. C’est un moment d’évasion, disent certains patients, qui nous permet d’oublier pendant un temps le contexte hospitalier qui est parfois vécu comme un temps d’enfermement.
Les résultats soulignent un soulagement temporaire des symptômes, une réduction de la fatigabilité, une modification positive de l’humeur, une reconnexion avec le plaisir pendant la production artistique, une amélioration dans la capacité à agir qui engage sa valeur, une augmentation dans l’estime, la confiance, la revalorisation de soi qui jouent un rôle central dans le goût qu’a une personne à vivre [1].
L’objet intermédiaire, j’entends par là la production palpable (le tableau, la sculpture) ou le récit de l’expérience immatérielle (avec la voix, la danse, le théâtre) permet au patient de partager un vécu autre que celui du traite-ment. Il passe d’une position passive du « traitement subi », au statut d’acteur en tant que personne agissante. Le sujet reprenant possession de ses actes, peut échanger sur sa production et son expérience avec sa famille, ses amis, le personnel soignant. Cela peut donner un sens nouveau à son existence dans le présent de la maladie et une source d’espoir dans l’anticipation possible d’un futur.
Les apports de l’art-thérapeute
L’art-thérapie répond aux règles déontologiques des professions paramédicales officielles. Dans cette orientation l’art-thérapeute est diplômé d’une formation certifiée par l’État ou d’un diplôme universitaire. Le niveau d’études est le niveau I ou II.
L’objectif de l’art-thérapeute est d’entendre la demande du sujet et de la prendre en compte en mettant en œuvre une prise en charge et un accompagnement adaptés à ses besoins.
Son rôle n’est pas d’interpréter ou de décrypter les productions mais d’accompagner le sujet d’une production à une autre dans son cheminement personnel en le soutenant dans son évolution.
Par son professionnalisme, sa contenance et son écoute bienveillante il favorise l’expression de chacun en accueillant sa parole et ses émotions, en toute confidentialité, sans y apporter de jugement.
Dans un espace de rencontre confiant, il invite le sujet à remobiliser les forces positives qui sont en lui pour le conduire vers un mieux-être. Afin que les séances se déroulent au mieux, un climat sécurisant de respect et de bienveillance est essentiel qui vient favoriser l’estime, la confiance en soi et en la relation art-thérapeutique.
Rencontres avec Pierre et Annette (Sophie Geider)
Rencontre avec Pierre
Pierre a 53 ans. Je le rencontre en hôpital de jour où il attend sa chimiothérapie. Il a de la difficulté à penser ce qui lui arrive. Il n’a pas eu le temps de réaliser son état, tout est allé trop vite. Il voudrait prendre conscience de cette maladie et dans le même temps s’en évader. Pierre voudrait aussi accepter sa situation, supporter le regard de son entourage, se défaire de sa culpabilité à l’égard de sa famille et de son travail. Je lui propose de déposer sur une petite feuille de couleur ce qu’il souhaite, un peu comme un hall dans lequel on déposerait son manteau. Il dessine un paysage mi-ensoleillé, mi-nuageux, des montagnes. Il s’y représente en un petit personnage qui n’a pas de bras. « C’est comme cela que je me vois, quelqu’un de pas terminé, fait à la va-vite. » Il dit avoir l’impression de ne pas être là. Une petite consigne a ouvert une porte dans quelque chose qui était difficile à exprimer jusque-là. Une autre fois, le dispositif est un dessin/collage d’une cabane avec des images déchirées. Son dessin et ses gestes sont très doux, comme le choix des pastels qui glissent sur la feuille. Il y a du bois « pour la chaleur », beaucoup de fenêtres, « c’est un nid douillet ». Il souhaite « sentir la présence du monde pas trop loin, ne pas se sentir seul ». C’est un refuge intime, qui le « protège des tracasseries ». Il dessine trois arbres légers, flottants, sans racines. Pierre dit qu’il est comme celui du milieu. Autour il y a du jaune « pour apporter de la lumière, du soleil, pour ne pas rester dans les ténèbres éternellement, sinon on ne s’en sort plus ». Il rajoute des légumes, car pendant qu’il était au plus mal, il « ne pouvait rien avaler d’autre ». Il parle de sa maison de campagne, de son potager et de ses arbres fruitiers, des confitures qu’il prépare avec sa femme. Quelque chose s’est apaisé en lui. En symbolisant à la fois ses peurs, ses doutes, mais aussi une place nouvelle à construire dans cette étape de vie qui le déroute, il réécrit à sa façon son histoire, en recrée les contours et l’ancre un peu plus dans le connu. Avec le temps, Pierre parviendra peu à peu à parler de son cancer, à avancer malgré tout. Ce sont ces petits sentiers qui nous font aimer ce métier. Nous n’attendons rien, nous sommes juste là pour accompagner les patients dans le recueillement de ce qui surgit, dans ces moments compliqués où la maladie qui prenait le pas sur la vie cède la place à l’inconnu. L’inconnu de leur histoire qui vient leur faire face, qui leur montre ce qui était difficile à voir, dans les choses les plus simples, qui les relie au moment présent.
Rencontre avec Annette
Annette est une jeune femme de 34 ans. Elle m’est adressée par son médecin, suite à l’annonce d’une rechute. Je perçois toute son inquiétude d’une telle situation et sa lutte difficile contre le cancer. Annette se sent comme un lion en cage, diminuée physiquement. Elle voudrait chasser ses angoisses face à la maladie qui lui tient tête depuis de longs mois, évacuer son stress, elle est très nerveuse.
Sur le petit dessin, elle se représente en un petit chat, de dos, dans un coin de la feuille. Elle ne veut pas se voir de face, elle se sent comme lui, en retrait. Elle aimerait dessiner un chat par jour, sur une petite feuille. Une envie se manifeste.
Le dispositif proposé est d’inventer des personnages en utilisant le contour de sa main. Cela associe l’imaginaire et l’intimité de son propre corps, permettant d’élaborer des passerelles invisibles entre le réel et le symbolique. Ses petits bonhommes lui rappellent des proches. Elle me dit se sentir mieux, plus calme. Elle a l’impression de s’être un peu libérée, d’avoir pu représenter ceux qui lui manquent, comme si elle les avait convoqués sur la feuille, qu’ils étaient à nouveau près d’elle. Annette écrit en haut de son dessin « La main ». Cela lui donne envie de s’inscrire à un cours de dessin. Elle me confie être surprise de ses productions, et cela l’interpelle beaucoup. Elle rêverait aussi de faire du modelage, de toucher de la terre. Elle me dit au revoir, et en passant la porte, me demande si elle peut revenir rajouter quelque chose sur son dessin. À côté de « La main », elle revient écrire « tendue ».
À la séance suivante je lui propose d’expérimenter un dispositif avec de la pâte à modeler. Après avoir écrit une liste d’éléments qui constituent son « portrait chinois » en réponse à des questions commençant par « Si vous étiez …? », je lui demande d’en choisir et de les représenter. Jouer à « si j’étais » rappelle immanquablement un temps auquel les patients ne pensent plus, pris dans le quotidien de la maladie. L’esprit vagabonde et les autorise alors à évoquer tout un « bric-à-brac » de choses que la conscience semblait retenir jusque-là. C’est en manipulant les mots, en rêvant aussi à ce qu’ils aimeraient être, que la parole se laisse aller, que les désirs prennent forme tout à coup, les regrets aussi, ceux qu’ils ne réussissent pas à formuler, ils sont là, déposés dans l’espace du jeu, et du « je » du sujet qu’ils aspirent à retrouver en eux, par ces portes dérobées. Cela fait trente ans qu’elle n’a pas touché de pâte à modeler. Elle fait un personnage avec une tête de pivoine qui danse. Elle aimerait savoir modeler des animaux « car ils ont des gestes très beaux ». Il y a encore ce chat : « Il est handicapé comme moi, il n’a pas de bras mais cela n’est pas grave. » Aujourd’hui il n’est plus de dos, il la regarde de côté. À travers ses commentaires, j’ai en face de moi une petite fille, et ce retour en enfance semble la réjouir, l’amuser, comme si dans cet espace de la séance elle s’autorisait des pensées, des souvenirs, des rêves qu’elle avait mis de côté. Elle ne veut plus de souffrance dans le monde, et modèle une colombe rose fuchsia. « Je vais tenter de la faire, elle n’a pas de bec et ses pattes sont bancales, mais elle a des ailes. » Puis Annette choisit le mot « espoir », qu’elle représente sous la forme d’une fleur. « Elle est orange comme ce chat orange qui me suit, un peu comme un clown. »
Quelque chose a « bougé », peut-être son désir. Cela lui donne envie d’acheter de la pâte qui durcit pour fabriquer des bijoux afin de renouer avec un peu avec sa féminité, elle est très coquette. Elle se sent plus vivante. Elle est joyeuse et parle de projets. Ce cheminement en duo, au fil des séances, afin d’inscrire dans le sujet un intervalle où il retrouve ce qui le constitue, exprimé en mots ou en symboles, me rappelle cette citation de Winnicott (1975) : « Dans ces conditions très particulières, l’individu peut "se rassembler" et exister comme unité, non comme une défense contre l’angoisse, mais comme l’expression d’un "je suis, je suis en vie, je suis moi-même". À partir d’une telle position, tout devient créatif. »
Conclusion
En conclusion nous soulignerons les apports de l’art-thérapie comme un chemin possible d’évolution et de transformation. Elle apporte, nous l’avons vu, des outils précieux dans un parcours de sens singulier qui remet le sujet au centre de sa vie en donnant une place à sa créativité.
L’art-thérapie offre l’occasion pour chacun, en approchant sa vérité, de redevenir acteur de son histoire et d’investir le temps présent en reprenant en main son quotidien pour s’engager vers un mieux-être.
L’expérience créatrice, le cadre et la relation art-thérapeutiques constituent un lieu nouveau de possibles qui offrent l’occasion de se découvrir ou redécouvrir autrement, de se penser autrement, de se créer autrement, de se vivre dans toute sa dignité et son humanité en se réintégrant dans ses forces de vie.
Bibliographie
Bonnes-Perrot, N. 2012. Art-thérapie et anorexie, Toulouse, érès, coll. « Trames ».
Brun, A. ; Chouvier, B. ; Roussillon, R. 2013. Manuel des médiations théra-peutiques, Paris, Dunod.
Etienne-Mastroianni, B. ; Natoli, L. 2014. « Apport de l’art-thérapie dans l’offre de soins des patients métastatiques atteints de cancer du poumon », Rencontre sur l’art-thérapie en oncologie du 17 avril 2014, Réseau régional de cancérologie, service de pneumologie, hôpital Louis Pradel, Lyon.
Klein, J.-P. 1997. L’art-thérapie, Paris, Puf, coll. « Que sais-je ? ».
Royol, J.-P. 2009. Quand l’inaccessible est toile, Jargeau, Éditions Dorval.
Vion-Dury, J. ; Xerri, C. 2014. Plaisir esthétique dans les arts, Paris, L’Harmattan.
Winnicott, D.W. 1975. Jeu et réalité. L’espace potentiel, Paris, Gallimard.
Sources Internet


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